Ces merveilleux canards et autres bêtes en liberté. Journal du 14 avril, par Joëlle Zask

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Comme je suis plongée dans mon livre sur les animaux sauvages en ville, et que je préfère éviter le grand écart entre des sujets différents, je vais reparler aujourd’hui de la stupéfaction joyeuse que suscite l’apparition de quelques bêtes sauvages dans nos rues, sur nos places, à notre place, a-t-il semblé. Il en a déjà été question dans mon journal du 30 mars. Je viens de le relire afin de ne pas me répéter, malgré le fait qu’il pourrait y avoir lieu de le faire, étant donné le plaisir de la répétition que semblent mettre en avant les partages en nombre exponentiel de photos et de films témoignant du passage d’animaux sauvages « vus de ma fenêtre ». Ce plaisir, de même que celui d’un contact ne serait-ce que visuel avec un animal, n’est pas infantile, il est enfantin.

Mais avant tout, voici une série de contrastes que je trouve saisissants. Le premier se situe tout bonnement entre la vie et la mort : tandis que le risque d’être malade, de mourir, de rendre malade et de faire mourir détermine, à l’échelle planétaire, les faits les plus marquants de la situation présente et le rétrécissement de nos conditions d’existence, voilà que des êtres pleins de vie, à l’abri quant à eux du danger, semblent s’esbaudir dans nos rues, sous notre nez. Impossible de ne pas mentionner dans le même ordre d’idées le contraste entre leur liberté presque insolente et notre enfermement.

Le deuxième contraste qui me frappe oppose l’amour des bêtes qui s’exprime à travers la joie innocente que procure leur apparition à cette cruauté humaine à leur égard qui est une cause sérieuse de notre confinement désormais universel. Est-ce qu’admirer un couple de canard se baladant au bord de la Seine ou de daims dans les rues de Boissy-Saint-Léger va mener, sinon à renoncer au gibier de Noël, du moins à nous disposer à faire pression pour interdire les marchés d’animaux sauvages et la consommation de la viande de brousse ? J’ai lu ce matin un article détaillant l’efficacité de la nouvelle « route de la soie » qui relie Liège à la Chine [1]. Dans les monceaux inimaginables de marchandises qui transitent par ce port, et que le projet Seine-Escaut, dont le tronçon canal Seine-Nord fait partie, devrait compléter, il y a des animaux vivants. J’espère qu’admirer de sa fenêtre un canard en vadrouille pourrait nous disposer non seulement à nous « reconnecter avec la nature » (c’est une expression qui revient souvent) mais aussi à condamner les traitements indicibles que subissent certains animaux, dont les pangolins (j’y reviens sans cesse), dont le carnage provoque stupeur et horreur au moment où on en prend conscience.

Il y a un troisième contraste, plus inquiétant peut-être : c’est celui qui polarise en les dissociant, d’un côté, l’émotion procurée par un rapprochement physique avec des bêtes sauvages (voir un canard de ses yeux, entendre un oiseau, etc.), ce qui fait naître une sorte de zone de contact multi-espèces et, de l’autre, le risque de franchissement de la « barrière d’espèces » dont le coronavirus actuel est la triste conséquence. Il y a une certaine ironie à réaliser que le déclencheur, il est vrai indirect, de notre attraction pour les bêtes sauvages réside dans le phénomène de la contagion par l’intermédiaire d’un animal, comme si la transmission du virus de la bête à l’homme s’était accompagnée de cette contagion affective qui relève de l’amour (filia).

Ces trois contrastes font le lien avec l’idée que j’avais en tête au départ, présenter une belle notion de Réaumur que j’ai annoncée à plusieurs reprises : le « merveilleux vrai ». Un détail a son importance pour alléger les paradoxes dont il vient d’être question : ces bêtes qui passent en bas dans la rue et dont nous partageons les images via les réseaux sociaux sont certes proches, bien plus que d’habitude, parce qu’elles sont sous nos yeux, mais elles sont aussi lointaines. Un peu comme des fantômes intouchables, elles se dérobent au contact. Serait-ce cet amour pour un être non appropriable qui serait la clé  pour comprendre ce qu’il y a de merveilleux dans l’expérience de leur apparition ?

Arrivant par surprise, insaisissables et fugitives, elles provoquent une impression dont Kant a très légitimement fait la base de sa théorie du jugement de beauté « libre et désintéressé » : celle de bénéficier d’une faveur. De fait, l’expérience esthétique, celle qui apporte un plaisir de toutes les facultés, « l’expérience en tant qu’expérience », dirait John Dewey, est un cadeau, comme si l’objet s’offrait librement à vous sans vous apporter autre chose qu’une profonde satisfaction ; ainsi qu’un sujet inépuisable de conversation. Selon Kant, encore une fois, le jugement de goût n’est pas et ne peut être individualiste. Je ne peux affirmer « c’est beau » si je n’ai pas la conviction que mon impression est partageable avec quiconque. Le sentiment esthétique est social ou il n’est pas. Réciproquement, le meilleur moyen d’activer sa propre sensibilité, c’est de la communiquer (au sens de rendre commun), grâce à des interlocuteurs réels ou imaginaires, ou à une autre partie de soi instituée en partenaire de discussion, ou encore aux partages de contenus via des réseaux sociaux. La perspective de la conversation filtre les émotions et départage celles qui sont dicibles de celles qui ne le sont pas. Par son exercice, les jugements de goûts acquièrent de la maturité. Ils s’affinent, parfois par la confrontation, mais plus souvent en raison de la convergence des points de vue pluriels des interlocuteurs qui sont bien d’accord, pour diverses raisons, que « ça valait le coup d’œil ».

Dans les deux cas : émotion esthétique et conversation, la distance entre l’objet et la satisfaction est conservée. Voilà le point fondamental. L’objet n’est ni consommé ni épuisé. Cette forme d’amour qui vient de ce que l’objet, pour ainsi dire, vous fait une faveur, est empreinte de respect ou, plus exactement, de considération.

Ce n’est évidemment pas le cas de l’amour glouton qui s’exprime par l’ingestion des bêtes sauvages, et se traduit aussi par mille réflexes d’appropriation, dont le phénomène, actuellement accru dans d’immenses proportions, des NAC, les « nouveaux animaux de compagnie ». Hier, un commerçant qui tient un magasin de produits italiens faits maison, rue Saint-Michel à Marseille (je recommande cette adresse) m’a raconté, après que je lui ai dit le sujet de mon prochain livre, qu’à Lahore, au Pakistan, les gens adorent posséder des animaux rares et très sauvages. Ils les considèrent comme des « signes extérieurs de richesse ». Grâce à une petite recherche sur internet, j’ai en effet trouvé l’information selon laquelle la mode est au grand félin « domestiqué » et tenu en cage sur les toits des immeubles dans des conditions déplorables [2]. À Karachi, il y aurait, disséminés dans diverses propriétés privées, environ 300 fauves en provenance d’Afrique ou de Sibérie. Le lion et le tigre, dont on voit l’effigie sur les affiches de campagne des politiciens, symbolisent la puissance, la célébrité et la richesse. Les posséder permettrait d’absorber leurs qualités, de se les approprier par procuration ou transfert.

Bref, que les animaux sauvages soient mangés, dépecés, désauvagés pour être inclus comme animal de compagnie dans la maisonnée ou génétiquement sélectionnés pour leur docilité et leur caractère paisible, ils ne sont pas à bonne distance. Les paradoxes énoncés plus haut sont ici pleinement opérants : il y a un certain amour des bêtes qui mène en effet à la cruauté et un certain idéal fusionnel qui mène à la maladie. La fameuse « distance sociale », symbolique ou matérielle, qui est nécessaire entre nous, les humains, est aussi nécessaire entre les animaux et nous.

Je pense qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’essayer d’attraper les canards parisiens ou les daims batifolant dans les rues de Boissy-Saint-Léger pour les manger ou les apprivoiser. L’amour que ces animaux suscitent est d’un autre ordre : c’est celui qui naît de l’expérience pleine du charme de l’étrange, de ce qui n’est pas appropriable ou assignable. C’est l’amour du sauvage.

Au lieu de suivre ici la pente quasi naturelle qui entraîne mon esprit vers la wilderness et ses admirateurs, je reviens vers le « merveilleux vrai » de Réaumur, moins connu mais non moins utile. Voilà la citation clé : « Le goût du merveilleux est un goût général, c’est ce goût qui fait lire plus volontiers des romans, des historiettes, des contes arabes, des contes persans, et même des contes de fées, que des histoires vraies. Il ne se trouve nulle part autant de merveilleux, et de merveilleux vrai que dans l’histoire des insectes [3]. »

Il y aurait donc plus de merveilleux dans un rapport au vrai que dans un rapport à l’illusoire ou au faux. En cette matière comme en beaucoup d’autres, la réalité dépasse la fiction ! Mais de quoi s’agit-il ? Le merveilleux n’est pas l’éblouissement, la surprise, l’étonnement. C’est un sentiment relatif au fait que ce qui est découvert d’un objet x au cours d’une recherche apporte la satisfaction inhérente à un processus de vérification conclusif, tout en interdisant de réduire cet objet aux paramètres initiaux de la recherche. Une autre manière de dire cela est, dans les termes de Peirce, de considérer comme conclusive une enquête débouchant sur d’autres enquêtes possibles : « laisser la voie de l’enquête ouverte », telle est sa devise. Savoir que faire le tour de l’objet est impossible, voilà ce qui dispose à l’émerveillement. Les qualités cognitives et esthétiques se rejoignent : il existe une forme d’excellence perçue (et non présupposée) de l’objet qui m’apparaît au cours d’une enquête, et qui est supérieure à celle dont j’avais fait l’hypothèse au départ, étant donné les possibilités d’exploration futures qui se sont ouvertes chemin faisant. L’observation des êtres naturels les plus communs fournit quantité d’exemples à portée de main (une noix, une anémone, une fourmi, un canard). Qu’il s’agisse de la perfection de leur organisation, de leur complexité, de la composition de leurs formes, de l’efficacité de leur fonction, il y a de quoi être « bluffé ».

Réaumur a souvent été perçu comme un amateur de bizarrerie qui s’amusait comme un imbécile à accumuler des observations inutiles, espérant recomposer la logique de l’ouvrage divin, la Nature. Inventeur du thermomètre, de la porcelaine et du fer-blanc, immense naturaliste fasciné entre autres par la nacre ou les toiles d’araignées, grand entomologiste, il se passionne pour les abeilles : il fabrique par exemple de très judicieuses ruches d’observation à base de petites boîtes transparentes, partage en deux un essaim pour vérifier qu’il n’y a qu’une reine par ruche, dont il vérifie les fonctions grâce à mille expériences ingénieuses, étudie la récolte du miel en observant le rapport entre les mouvements de leurs pattes, leur anatomie et leur système pileux, etc.

De nombreux savants de son époque trouvaient ridicule d’étudier les insectes, et infantile d’accumuler des observations — ce qui fait voir que parler des Lumières en général, c’est procéder à une généralisation très trompeuse. Ce qui était une qualité pour Réaumur, et la source du merveilleux vrai — à savoir qu’une bonne observation mène à une autre observation —, était pour Buffon, l’un des plus moqueurs à son égard, un grave défaut. Ce qui lui fait écrire : « On admire toujours d’autant plus qu’on observe davantage et qu’on raisonne moins ». Lui préférait la raison à l’observation, la recherche des lois universelles et éternelles de la nature à l’accumulation des données pourtant nécessaires à la constitution d’une science expérimentale de la nature. S’il observait, c’était uniquement pour vérifier, sous la forme d’une illustration, ses théories, et non pour le mettre à l’épreuve leur bien-fondé.

L’opposition entre les joies altruistes du « merveilleux vrai » et la satisfaction narcissique et moniste que procure l’effort d’accéder à la raison supérieure des choses trouverait bien sûr de multiples illustrations à notre époque actuelle. En ce qui concerne le coronavirus et la Covid-19, les soins et la prévention, le confinement et le déconfinement, la liberté et la traçabilité, etc., elle est tout sauf défunte. Personnellement, à mon niveau, je préfère qu’on parte d’observations pour raisonner plutôt que l’inverse, raisonner d’abord et partir ensuite à la pêche aux faits destinés à  « confirmer » la théorie, parce qu’ils semblent « obéir » aux lois qu’elle contient.

Pour mieux comprendre et célébrer le « merveilleux vrai », je trouve utile de le différencier tout autant de la contemplation que du spectaculaire. L’amour des animaux apparaissant en promeneur citadin en sera mieux caractérisé. Le spectacle d’abord est cette situation où l’objet abolit le sujet. Ce dernier, médusé (par exemple par un feu d’artifice), s’oublie pendant un temps, se met entre parenthèses, laissant son esprit être entièrement pris par l’objet qui lui fait cette impression. L’envahissement de la conscience par un événement extérieur est très agréable. Mais il suppose une passivité, pour ainsi dire une mise à l’arrêt de soi, qui est antagoniste par rapport aux activités complexes et nombreuses susceptibles d’engendrer l’émerveillement.

Quant à la contemplation, elle repose sur un certain pouvoir hypnotique : quand on fixe son attention sur un objet sans plus penser à rien, l’objet est aboli et le sujet retourne entièrement en lui-même au point que son moi tourné vers l’extérieur et son moi intérieur coïncident parfaitement. Le contemplatif s’adonne à une activité purement intérieure par le truchement du rapport à une chose extérieure qui, tel le classique coucher de soleil, vous ramène vers vos souvenirs, vos fantasmes, votre monde symbolique, etc. Au contraire, le merveilleux est un sentiment qui dépend de l’exploration active d’un objet à découvrir, qu’il ne s’agit pas de « forcer à répondre à nos questions » (Kant) mais à faire entrer dans une relation telle que quelque chose de ses caractéristiques d’abord ignorées est susceptible d’apparaître.

Finalement, ce que je veux dire avec cette histoire de bêtes et d’émerveillement, c’est qu’en admirant de sa fenêtre un canard passant dans la rue, à un endroit inattendu, on est à la bonne place pour se connecter avec les animaux, ni trop loin ni trop près. Cette bonne distance protège aussi bien de la propagation des virus en dépit de la « barrière d’espèce » que de la cruauté envers les animaux sauvages. Elle est en outre parfaite pour disposer à l’exploration, l’étude, l’enquête, dont les objets sont des êtres vivants avec lesquels il nous est impossible de communiquer. D’ailleurs, cette position ne coïncide-t-elle pas, tout simplement, avec celle du chercheur scientifique ? Si le confinement peut enseigner cela, alors il aura rendu un service encore plus grand que celui de ralentir la contagion.


[1] Frédéric Denhez, Infolettre n°83 : Une illustration liégoise de notre dépendance à la Chine

[2] https://www.france24.com/fr/20200131-comme-un-lion-en-cage-au-pakistan-la-mode-des-grands-f%C3%A9lins-domestiques

[3] Réaumur, De l’histoire des insectes en général, 1737.

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