Pourquoi les leaders populistes de droite s’en prennent-ils aux experts ? Par Jan-Werner Müller

La sagesse populaire veut que les populistes soient opposés aux « élites » – et aux experts en particulier. Mais les populistes de droite ne sont pas opposés à toutes les élites – ils s’en prennent uniquement à ceux dont l’autorité est assise sur un savoir spécifique. Dans leur version perverse de l’anti-autoritarisme de droite, il n’y a rien de mal à être riche ; les riches sont même des sources supérieures de sagesse. En écoutant plus attentivement les conseils des « chefs d’entreprise » que ceux des spécialistes des maladies infectieuses, Trump risque d’obtenir des résultats littéralement mortels. Mais il est important de comprendre que le dénigrement systématique de l’expertise et du professionnalisme n’a pas commencé avec les populistes – Reagan, Thatcher et d’autres chantres du néolibéralisme leur ont préparé le terrain.

On reproche souvent aux populistes d’être de grands simplificateurs quand le monde serait hautement complexe. Pour ceux qui considèrent que Trump est le plus grand populiste de notre temps, les populistes passent leur temps à mentir et sont les maîtres d’une époque de « post-vérité » dans laquelle les mensonges produits chaque jour, en exclusivité, par les plateaux de téléréalité de la Maison blanche sont en train de devenir, littéralement, mortels.

Mais cette vision des choses est elle-même simpliste. Les populistes ne sont pas menteurs par définition. Ils sont attachés à un mensonge très particulier :  ils seraient les seuls à représenter ce que les populistes appellent « le vrai peuple » – ce qui implique que les autres hommes et femmes politiques ne sont pas seulement corrompus et malhonnêtes mais qu’ils sont des traitres au peuple ou, comme Trump l’a souvent affirmé, « anti-Américains ».

Plus important encore, il n’est pas vrai que les populistes de droite d’aujourd’hui s’opposent aveuglément à toutes les élites.  Ils ne dénoncent que les experts. Les partisans de Trump ne trouvent pas scandaleux que son cabinet soit rempli de personnalités de Wall Street. La base de ses électeurs n’en veut pas aux riches – elle aspire plutôt à être riche. A ses yeux, les riches ont mérité leur argent, un indicateur objectif de leur « dur labeur » ou du fait qu’ils ont véritablement produit quelque chose (peu importe que les Ross et les Mnuchin n’aient jamais rien créé et se soient contentés de déplacer leur argent ici et là).

Ces supposés « movers and shakers » contrastent fortement ceux qui revendiquent une autorité fondée sur l’éducation et l’obtention de titres spécifiques – comme les avocats, les médecins et les professeurs. Ceux-ci sont systématiquement dénigrés, qualifiés de « condescendants » par les combattants de la culture de droite – ne disent-ils pas aux autres ce qu’ils doivent faire au prétexte qu’ils en sauraient davantage ?  À en croire par exemple Nigel Farage, l’Organisation mondiale de la santé serait juste un club parmi d’autres de « gens intelligents » qui cherchent à nous « intimider ».

Le succès des Trump, des Bolsonaro et autres Johnson de ce monde prouve-t-il que les gens sont toujours séduits par les démagogues – et qu’ils ignorent simplement ce qui est bon pour eux ? La méfiance à l’égard de l’expertise ne sort pas de nulle part. Le néolibéralisme lui a ouvert la voie. On se souvient de Margaret Thatcher soutenant que les universitaires ne travaillaient pas vraiment ; à vrai dire, ils faisaient figure de gauchistes jetant l’argent des contribuables par les fenêtres – à l’exception peut-être des scientifiques. Les conservateurs ont introduit l’impératif de contrôle et d’évaluation permanente (et celui de redresser et punir ceux qui ne seraient pas à la hauteur) ; seul ce qui pouvait être compté comptait. Les gouvernements faisant l’éloge du « libre marché » – l’émergence spontanée de l’ordre économique – ont en fait fini par construire des « marchés » entièrement artificiels dans le  milieu académique et dans celui de la santé. Ces pseudo-marchés devaient être « incitatifs » –car, supposait-on, on ne pouvait être simplement motivé par l’idée d’aider les patients, de faire avancer la recherche ou d’éduquer les jeunes.

Le résultat n’a pas été l’émergence d’un véritable marché, mais d’une vaste bureaucratie digne des dernières heures de l’Union soviétique. L’objectif était désormais, en toute chose, la mesure – ce qu’un historien a appelé « la tyrannie de la métrique ». La quantification implacable de la performance déformait le travail des experts. Des ressources considérables, et ce qu’il faut de ruse, vinrent alimenter un système fondé sur la suspicion que l’auto-régulation et la responsabilité étaient des idéaux fictifs qui justifiaient l’érection de monopoles et des « closed shops ».

Cette attaque concertée contre le professionnalisme rendit les choses plus faciles pour Trump et Boris Johnson, qui purent dès lors prétendre qu’ils en savaient plus que les meilleurs des scientifiques. Les chefs d’entreprise sont ainsi supposés plus compétents que les épidémiologistes pour définir la durée du confinement. Trump – qui, manifestement, tend l’oreille aux théories mitonnées par l’être extraordinairement peu qualifié qui lui sert de beau-fils et craint d’être éclipsé par Anthony Fauci – n’a toujours pas compris que plus l’amateurisme durera au plus haut sommet de l’État, plus nombreuses seront les vies perdues.

La crise du Covid-19 peut nous mener à une meilleure vision, plus lucide, de la valeur du professionnalisme (y compris des professionnels de la politique, comme, disons, Hillary Clinton). Mais il est important de laisser le professionnalisme à sa place. Les conseils des experts devraient contraindre les choix politiques, pas les déterminer.  Les vrais experts, contrairement aux technocrates, ne prétendent jamais détenir la seule bonne solution à tous les problèmes politiques.

Ce sont les populistes et les technocrates qui partagent l’idée qu’il n’y a qu’une seule solution possible : les populistes assurent qu’il n’y a qu’une seule authentique volonté populaire (pour construire un mur, mettre le Brexit en place ou quoi que ce soit d’autre), et qu’ils sont les seuls à la connaître – et à pouvoir la mettre en œuvre.  La position technocratique – largement à l’œuvre en Europe pendant la crise de la dette – considère qu’il n’y a qu’une seule réponse rationnelle à apporter aux défis politiques, et que seuls les technocrates sont à même de l’identifier. Si vous êtes en désaccord avec un populiste, vous êtes un traitre au peuple ; si vous êtes en désaccord avec un technocrate, on vous fera poliment savoir que vous n’êtes pas assez intelligent.  

La leçon à tirer n’est pas que l’expertise devrait remplacer la politique démocratique, ou, d’ailleurs, la large participation des citoyens – une conclusion tirée par des libéraux élitistes sans vergogne qui ont cherché à rétablir des garde-barrières partout, et surtout dans le processus des primaires américaines. Les citoyens savent toujours mieux que quiconque quels sont leurs problèmes ; les experts – sans condescendance – jouent un rôle crucial pour les résoudre. Ou, comme John Dewey, le grand philosophe américain de la démocratie du xxesiècle l’affirmait, « un gouvernement d’experts dans lequel les masses n’ont pas la possibilité d’informer les experts de leurs besoins ne saurait être qu’une oligarchie gérée dans l’intérêt de quelques-uns. »

Courtesy of Guardian News & Media Ltd

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