Lagos, Nigeria, par Sophie Bouillon

Sophie Bouillon est journaliste pour l’AFP à Lagos. Elle est notamment l’auteure de Elles.

Vendredi 28 février 2020, fil AFP

Jeudi 19 mars

Pour la première fois depuis dix jours, je me suis réveillée normalement, j’avais dormi normalement. Je suis allée au bureau normalement. J’ai même mis de la musique dans la voiture. Cela faisait des jours que je vivais dans le silence, sans même en avoir conscience. Je me suis arrêtée en chemin sur le stand du vulcanisateur, et comme d’habitude, il a gonflé mes pneus, avant de gonfler les prix. 400 nairas pour un pneu. Je lui ai dit qu’il me prenait vraiment pour une idiote. Que je n’étais pas nouvelle à Lagos, que je savais bien que c’était 100 nairas. On est parti dans une bataille de négociations. Et comme d’habitude, je l’ai perdue. 

Les rues étaient tout à fait normales. Bondées, mais normales. Il y avait des bouchons, des vendeurs de chips de banane plantain et des vendeurs de coca frais, qui passaient entre les voitures. Je suis arrivée en souriant au bureau, il faisait déjà 35 degrés. Les arbres étaient beaux.

J’ai allumé mon ordinateur. Entré le mot de passe. Comme d’habitude. J’ai descendu le fil AFP, comme on dit dans notre jargon. J’ai lu.

À ​Dakar​, les candidats au départ tentent en vain leur chance au consulat de France. « On a besoin de partir, on dit qu’il n’y a que douze lits (de réanimation) à Dakar », déplore Sophia Siby, 25 ans, Franco-Sénégalaise de la région parisienne.
Pour Cheikh Gueye, 40 ans, pas question non plus de rester. Il veut rejoindre Rennes au plus vite. « Imaginez si on m’envoie à Fann », dit-il en référence à l’un des hôpitaux de Dakar, « Je n’ai pas passé la porte que je suis déjà mort ».

Et le cycle de la peur a recommencé. Le souffle coupé, presque instantanément. Les larmes qui montent.

Pour l’instant, tous les scénarios que j’avais imaginés, à court terme, se produisent. C’est facile, on n’a qu’à regarder ce qu’il s’est passé en Italie, puis en France… les réactions sont les mêmes.

Les réactions sont les mêmes parce qu’elles sont humaines : déni, humour, inquiétude, partage d’interrogations autour de soi, faire les magasins calmement, paniquer, faire les magasins plus frénétiquement, regarder la réalité de ce qu’il est en train de se passer dans le monde et se dire que l’on va mourir, puis se dire que non, on va juste tanguer.

Là où la différence s’opère c’est ce moment où les autorités des pays prennent les choses en main. C’est là que nos chemins se séparent. Que les scénarios échappent aux cerveaux et aux réflexes humains des pays occidentaux.

Mes prédictions s’assombrissent. La haine anti-Blancs me fait le plus peur. Les gens dans la rue nous montrent du doigt en nous accusant d’avoir importé le virus. 

Il y a quelques jours, je pensais encore comme une Française. J’avais tellement peur que des centaines de milliers de gens meurent dans ce pays de 200 millions d’habitants. 300 000 personnes meurent déjà du paludisme chaque année. 300 000.

J’étais triste pour eux. Infiniment. Je m’égosillais pour tenter de prévenir les gens : il faut agir ! il faut agir ! Il y aura des millions de morts ici… Mais maintenant, je commence à penser comme une Nigériane.

Maintenant, j’ai peur de leur faim quand ils n’auront plus d’argent. De leur colère quand ils auront faim. Ici, les autorités tuent, bombardent, délogent, mettent au chômage, affament, piétinent, volent leurs propres citoyens, par centaines, parfois par dizaines de milliers, sans aucune pitié. Sans même un mot d’excuse. Sans un procès, sans une sanction.


Ici, le coronavirus n’aurait pu être qu’une épidémie de plus. Le Nigeria en connaît tant. De méningite, de rougeole, de fièvre Lassa, de fièvre jaune, de choléra… Tellement qu’elles passent inaperçues. On ne les « traite » même plus dans nos dépêches.
Sauf que cette fois, l’épidémie est mondiale, incontrôlable. Le Nigeria ne peut plus se permettre de laisser mourir ses pauvres, dans les régions reculées où il manque de tout, et surtout de journalistes pour en parler. Les autres pays du monde ne l’autoriseront pas. À quoi cela sert-il de mettre fin au virus dans le reste du monde s’il se propage encore sur tout un continent ?

Le Nigeria devra donc faire le choix de limiter sa propagation, quitte à faire tomber son économie.

Le premier producteur de pétrole d’Afrique est en train de s’effondrer. Ça ne se voit pas encore, bien sûr, mais dans quelques jours, dans quelques mois, dans quelques années, les conséquences vont être terribles.
Même les compagnies pétrolières, qui tirent à elles seules l’économie du pays ne s’en sortent plus. Cela faisait 60 ans qu’elles pompaient, pompaient, pompaient, 2 millions de barils de pétrole par jour. Ils évacuent leurs employés étrangers. Les derniers avions les emmènent loin d’ici. Les rats quittent le navire.

Puis je me suis dit que ce n’était pas possible. Qu’on ne resterait jamais bloqués complètement dans le chaos. Je suis sortie pour marcher un peu. Je me suis assise près du marchand de fleurs. Il m’a fait signe pour me dire bonjour. Tout était encore normal.

Jeudi 8 avril 2020

On est sortis de l’immeuble avec Pierre tout à l’heure pour filmer le pont de Lekki au drone. Lagos est rentrée dans sa deuxième semaine de confinement total. Les rues sont quasi-désertes. Étrange de voir Lagos sans embouteillage. Lagos, qui vit d’habitude par son labeur, son vacarme, dans l’insouciance, dans le champagne ou dans les pleurs. On dirait aujourd’hui une ville fantôme. 

On a sorti le drone et les gardes de l’école St Saviours ont surgi de leur cabanon. On a cru que c’était pour nous interdire de nous garer devant les grilles de l’école. On était déjà prêts à sortir notre argumentaire des jours ordinaires. « On est journalistes, on veut faire des images du pont de Lekki,… » Mais le garde, dans son uniforme d’agence de sécurité privée, n’a pas vraiment écouté. « Vous pourrez nous donner à manger avant de partir ? »

D’habitude, il y a souvent une sorte de bras de fer, qui se termine en « anything for the boys ? » ou « happy weekend, Monday, Tuesday... », « happy New Year » ou « happy Easter » selon le jour de la semaine ou la période de l’année, qui est juste une manière détournée de demander un petit quelque chose.

Mais là, cette phrase, si simple, si sincère, nous a touchés au cœur. « Vous pourrez nous donner à manger »…

« On n’a rien à manger. Tous les prix ont augmenté. On ne peut plus rentrer chez nous, il n’y a plus de transport. Et il n’y a rien ici pour acheter à manger. On n’a pas d’argent non plus. »

Je leur ai fait signe que oui, on allait leur donner un peu d’argent. « Mais je n’ai rien comme nourriture dans la voiture », ai-je lancé, avec le regard le plus rassurant que je pouvais donner.

— De l’argent, ça ira.

Vendredi 9 avril

Aujourd’hui, 9 avril 2020, Wuhan a été « déconfiné ». Ce mot n’existait même pas il y a un mois. Cette ville non plus d’ailleurs. Pour nous.

À la télé, les habitants passaient les barrages de la ville à la queuleuleue, par dizaines de milliers, avec leur application téléphone qui les suit à la trace. Comme un numéro dans le dos. Où partent-ils ? Pour Mars ou Jupiter ?

Aujourd’hui, 9 avril 2020, j’ai vu des femmes tenter de vendre des tomates à prix réduits. Au rabais. À rien. Et, même comme ça, elles n’avaient pas d’acheteurs. Plus personne n’a d’argent. Plus personne n’achète de tomates. Elles pourrissent. Elles sont mangées par les mouches.

Samedi 11 avril

Je suis sortie deux fois, la première pour aller imprimer des patrons de masques à faire en tissu pour les couturières du quartier, et la deuxième pour faire quelques courses. Les rayons ne désemplissent pas à Delis, l’épicerie de produits européens hors de prix. Ils arrivent toujours par avion visiblement. Les vols commerciaux ont stoppé, mais pas le fret. C’est tellement incroyable d’avoir encore des citrons et des fraises d’Espagne, que j’achète comme si j’étais sûre de ne plus les revoir. Finalement, la semaine d’après, les rayons sont toujours achalandés.

On est encore beaucoup venu nous alpaguer pour nous demander de l’argent. On a distribué à tout le monde. Le gouvernement n’est pas clair, et on ne sait toujours pas si le confinement va être prolongé mais il semblerait que oui. C’est impossible… Les gens vont tomber, se soulever… Il y a déjà des barrages tenus par des jeunes hommes plus ou moins menaçant qui fleurissent sur les îles. Bientôt ils ne demanderont plus poliment aux automobilistes de leur donner un peu d’argent. Y aura-t-il un jour des coupeurs de route au milieu de Lagos, d’Ikoyi, de Victoria Island ? Ça paraît impensable.

Et pendant ce temps-là, le voisin du premier a invité une dizaine de personnes à passer le weekend de Pâques chez lui. Ils ont fait la fête à la piscine la nuit dernière, derrière le mur qui donne sur la rue. Les expats sont ceux qui respectent le moins le confinement, ils te balancent encore, à la mi-avril, que « c’est une grippe », que « le palu fait plus de morts que le coronavirus ».

Dimanche 12 avril

Je suis de perm et on essaie d’avoir des infos pour savoir si oui ou non, le confinement total qui est censé se terminer demain va être prolongé. La présidence a publié un communiqué pour demander aux Nigérians (tous, visiblement… alors que normalement seulement trois États sont en confinement total) de « rester à la maison et de sauver des vies ».

Il n’a rien dit d’autre.

Combien de temps ? On ne sait rien. Les gens dans la rue ne savent rien.

Les comptes Twitter des officiels ne parlent que des cas « de guérison ». Ils se félicitent d’avoir guéri tant de cas de coronavirus. Se congratulent. Il n’y a toujours que 10 morts officiellement. Que 300 cas déclarés. Mais on n’a fait aucun test.

On en a fait 5 000 pour 200 millions d’habitants. Le Ghana, qui est six fois moins peuplé, et beaucoup moins riche, en a fait 15 000. L’Afrique du Sud, trois fois moins peuplé que le Nigeria, a fait 60 000 tests. L’Italie, 600 000…

Et sur les vidéos de propagande on voit des médecins — ou je ne sais qui –, en combinaison de sécurité, danser dans les centres de réanimation pour montrer que tout va bien et que tout est sous contrôle. La machine de la propagande tourne à plein régime. On ne sait toujours pas où est le bras droit de Buhari, qui avait été posté positif. Il a dû s’envoler pour Londres en jet privé.

Lundi 13 avril

Depuis quatre ans que je vis ici, je passe mon temps à regarder la cour intérieure de mes voisins. Je vois les gamins grandir. Les bébés apprendre à marcher. Les enfants devenir ados.

Depuis le confinement, quand il fait moins chaud, à partir de 17 h, quelques évangélistes montent sur le toit pour prier en levant les mains vers le ciel. Les ados partent dans le terrain vague derrière pour jouer au foot.

Je crois que je ne les avaient jamais vus « jouer » avant. On dirait une scène de 15 août. Avec parties de pétanque et feux d’artifice maison.

Avant, ici, tout le monde trimait tellement dur, toute la journée. Les hommes, les femmes, les ados. Tous. Ils étaient tous tellement exténués qu’ils s’effondreraient de fatigue à la nuit tombée.

No Food for lazy man, c’est la devise de Lagos. Elle est écrite sur les coffres des mini-bus, devant les porches des maisons​. ​Dans les consciences. « Pas de nourriture pour les feignants. »

C’est une grande école en fait. Et la nuit, les salles de classe se transforment en dortoirs. Je n’aurais jamais imaginé qu’autant de monde vit dans cette école. On leur a donné de l’argent et de la nourriture, de quoi tenir un peu.

Mais je me disais que les couturières pourraient peut-être essayer de monter un petit business de masques en tissu aussi ? Ça se fait dans pas mal de pays, et c’est la seule chose qui ne pourrit pas et que l’on est autorisé à vendre en ce moment…

Je suis allée donner les patrons, mais en quelques minutes, j’ai eu l’impression que l’ambiance avait changé par rapport à hier soir. Une impression, seulement, peut-être.

Déjà, Paul, le garde de mon immeuble, n’a pas voulu me laisser sortir sans masque et il voulait savoir ce que j’allais faire dehors. Je me suis excusée, je suis remontée chercher un masque.

J’ai finalement poussé la lourde porte en métal qui sépare l’immeuble de la rue, et de ses jeunes la squattent.

Ils m’ont demandé si le confinement allait être levé. J’ai dit que je ne pensais pas qu’il serait levé. Alors ils se sont énervés. J’ai baissé mon masque.

I know… This is mad.

Puis, ils se sont rassis sur le bord du trottoir, sous la végétation du terrain vague. Un peu résignés.
La dame à qui j’ai donné les patrons m’a demandé si je n’avais pas plutôt de la nourriture. J’ai dit qu’on ferait une deuxième distribution bientôt. Une troisième peut-être encore…. Mais jusqu’à quand ? Il y a une trentaine de familles dans l’école. Une trentaine de jeunes qui dorment dans notre rue. Des milliers dans le quartier.

J’ai poussé la porte en métal dans l’autre sens, je suis retournée dans l’immeuble. J’ai retiré mon masque et les heures ont passé, comme un jour de Pâques, un jour férié.


Puis, les messages ont commencé à tomber sur Whatsapp. La police demanderait maintenant 30 euros pour passer les barrages entre Ikoyi et Victoria Island. Des groupes de jeunes braqueraient les voitures qui reviennent des supermarchés à Ikate. Rumeurs ? Fausses Informations ? On essaie de confirmer… On ne peut pas.

Les coupeurs de rues seraient désormais des dizaines devant des check-points de fortune. Il y aurait eu un kidnapping en pleine journée, là où je vais courir d’habitude. Des cambriolages à la pelle.

Les vidéos des émeutes sur le mainland commencent à s’échanger. Les communiqués de la police tombent eux aussi.

« Ne sors plus », s’échange-t-on désormais sur les téléphones.

M., qui vit au deuxième, a fermé ses rideaux. Elle m’a envoyé le numéro de l’interphone de son appart « au cas où ». Il n’y avait pas plus de danger que cet après-midi, a priori. Mais la peur continue à monter, à se propager, à s’échanger.

Buhari doit finalement parler dans 15 minutes. Il est quasiment certain qu’il va annoncer une prolongation du lockdown. On s’échange des messages avec les collègues pour savoir comment couvrir tout ça.

Dans n’importe quel pays on ne se demanderait pas ça, en tant que journalistes. Une manifestation ? Bien sûr, on déploie. Une émeute ? Oui, qui couvre ?

Mais Lagos est un monstre. Un monstre qui avale. Ici, tu disparais dans le trop. Le trop d’information, le trop de gens, le trop de morts. Le trop du rien.
Ici, il n’y a pas une rue, un recoin où on peut se retirer. Se cacher. Se mettre à l’abri. Il y a des gens partout. Même si tu ne les as pas vus, tu peux être sûr que, eux, ils t’ont vu depuis bien longtemps.

Et quand bien même on connaîtrait des gens dans certains quartiers, aller jusque là bas c’est même est impossible. Les checkpoints de la police sont tellement nombreux, tellement imprévisibles…

Journalistiquement je ne sais pas trop ce qu’on pourra en dire ou en montrer. On réfléchira demain.

Je suis chez moi et je suis étrangement calme. Tout ça, je l’avais un peu prévu déjà et je m’étais déjà fait une raison. Je sais que ça finira par se tasser.

Mais aujourd’hui, on a tous le sentiment d’être passé à une autre étape.

Samedi 18 avril 2020

On vient de faire le point au téléphone avec le bureau de Paris pour évaluer les besoins en sécurité de l’immeuble. Ils m’ont demandé de leur décrire la situation dans la rue, ce qui nous entoure.

Je suis sortie sur la terrasse pour avoir une vue d’ensemble.

En contrebas, la grande piscine de l’immeuble, bien propre et d’un bleu profond, avec sa petite fontaine, entourée d’un gazon artificiel lumineux. Les parasols étaient ouverts. Puis le mur. Pas très haut, mais surélevé par des fils électriques qui ne fonctionnent pas. Juste de l’autre côté, devant le terrain en construction transformé en terrain vague, entre vingt et trente personnes faisaient la queue, collées les unes aux autres, pour récupérer un pain de mie.

Avant on était entourés de gens pauvres, certes. Mais ils bossaient. Ils étaient conducteurs de kékés, petits dealers de weed, mécaniciens, ils devaient traîner dans certains business plus ou moins légaux, on n’a jamais vraiment su.

L’ambiance était joyeuse, presque familiale. Le weekend, ils buvaient des bières, fumaient des joints. Depuis qu’il n’y a plus de stocks de nourriture, le soir, plus personne ne joue au foot ou au ping-pong, et la journée, les gens restent cloîtrés chez eux, ou assis sur le trottoir.

Manuwa Street. On aime tellement notre rue qu’elle est devenue le mot pour dire « chez nous ». C’est notre bulle au milieu de la folie de Lagos.

Les gars de la rue nous ont même offert des T-shirts avec écrit « Manuwa Street » en orange sur le devant. Derrière, on peut lire: « Made in Nigeria ». J’adore ce T-shirt.

Beaucoup de mes amis les plus proches sont passés par cet immeuble.

La première année, quasiment tous les soirs après le boulot, je m’arrêtais chez Julie, au troisième. On se racontait notre journée, on refaisait le monde et le Nigeria en prenant l’apéro sur son balcon. Pendant ce temps-là, les gars de la rue se lavaient au seau au-dessus de la grande rivière d’égouts, avant de ranger leurs vêtements bien lavés et bien pliés dans le coffre d’une carcasse de voiture. Les gardiens de notre immeuble se levaient toutes les heures ou presque pour remettre en marche ou éteindre les énormes générateurs à diesel au gré des coupures d’électricité. Les riches « oga » de l’immeuble d’en face rentraient dans leur énorme Land Rover noire, escortés de gardes du corps ou de soldats armés jusqu’aux dents.

Le voisin du premier avait acheté des gyrophares de police qu’il avait installés sur le toit de sa voiture. Pour doubler tout le monde dans les embouteillages plus que pour faire peur aux potentiels criminels… Une énorme imposture permise uniquement dans des pays sans loi. On l’entendait chaque soir, débouler, sirènes tonitruantes, à un kilomètre à la ronde. « Le mec a acheté des gyrophares de police ! ». On n’en revenait pas. Il traversait Manuwa Street à toute blinde, pendant qu’une vingtaine de musulmans faisaient leur dernière prière du soir, sur des tapis déroulés sous un grand manguier.

Julie disait toujours que cette rue à elle seule raconte Lagos. Elle disait toujours : « Faudra que t’écrives un livre sur Manuwa ». Je levais les yeux au ciel, reprenais une clope, et me reservais un verre de vin.

Dimanche 19 avril 2020

Il fait un temps pourri aujourd’hui. Toujours aussi chaud, mais le ciel est gris et il y a du vent. Sous la clim, en regardant par la fenêtre, on croirait presque une journée d’automne. On est dimanche, il n’y a pas un bruit, j’ai dû allumer la lumière en plein après-midi.

La cohabitation dans l’immeuble est tendue. Ça fait presque six semaines. Et même si on essaie de ne pas trop se voir, chacun doit se mettre au diapason des autres, au rythme des autres. Respecter les peurs, les moments où on peut rire, ceux où on veut pleurer, être ensemble ou dans son coin. C’est un jeu d’équilibriste compliqué.

Il y a un an, jour pour jour, Georgina m’avait invitée, la veille au soir, à la présentation de son nouveau livre pour enfants, Moona. Dans ce livre, la lune s’ennuie, toute seule dans la nuit. Le tapage, les fêtes, les couleurs de Lagos la poussent à quitter le ciel pour venir voir ce qu’il s’y passe. La nourriture est si bonne à Lagos, les gens si chaleureux, que la lune ne veut plus en partir. Mais les humains ont peur quand elle ne veille pas sur eux et elle elle doit se résigner à remonter parmi les étoiles. Restera en elle le souvenir de cette ville folle et, à jamais, ce sourire immuable dessiné par ses cratères.

Lundi 20 avril 2020

Dépêche AFP
Tests Covid-19 : les Nigérians, défiants envers les autorités, se tournent vers le marché noir

Sur les groupes Whatsapp et dans les cliniques privées, les kits de tests au coronavirus se vendent au marché noir : au Nigeria, le nombre de tests officiels est insignifiant et peu de Nigérians ont confiance dans leur système de santé public.

Le manque d’accès aux tests est un problème mondial, et plus particulièrement en Afrique subsaharienne, où il y a un « énorme fossé » par rapport aux autres pays, a déclaré la semaine dernière le directeur du Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine, John Nkengasong.

Au Nigeria, pays de 200 millions d’habitants – le plus peuplé du continent – ce « fossé » est encore plus criant qu’ailleurs. La première économie d’Afrique n’a réalisé à ce jour que 7 100 tests officiels. A titre de comparaison, le Ghana, avec une population six fois moins importante (30 millions d’habitants) en a réalisé neuf fois plus, avec plus de 68 000, selon les chiffres du lundi 20 avril. L’Afrique du Sud, avec une population trois fois moins nombreuse, en a réalisé près de 114 000.

Publicités frauduleuses

« Nous n’avons aucune idée de l’ampleur de la propagation du Covid-19 au Nigeria », affirme un responsable d’un laboratoire médical privé. Ce laboratoire a commandé des milliers de tests et une machine pour réaliser plusieurs centaines de tests par heure, et « attend le feu vert du gouvernement », affirme cette source à l’AFP.

Mais « la demande pour ces kits hors des circuits officiels est inimaginable » et suscite un marché parallèle, rapporte ce responsable. « Une ambassade voulait commander des milliers de tests pour ses ressortissants, on les a renvoyés vers la NCDC », la Commission nationale de gestion des maladies, rapporte-t-il.

Certains criminels tirent néanmoins partie de cette demande, et Abuja a récemment mis en garde les Nigérians contre des publicités frauduleuses de « tests à faire à domicile » qui « fleurissent sur la Toile ».

Mardi 21 avril 2020

Les rues sont calmes, les températures saturent vers les 40 degrés. Les pluies devraient être arrivées déjà, on les sent pressantes, pas très loin, mais elles ne parviennent toujours pas à percer le ciel.

La toute première pluie de l’année est arrivée, vers 3 heures du matin, le 28 février dernier. C’est vrai, l’Afrique me rend peut-être trop sensible à ce genre de détails, trop mystique. Peut-être que si je n’avais pas été réveillée à ce moment, je ne l’aurais même pas remarqué. On venait d’alerter sur le premier cas de coronavirus en Afrique sub-saharienne et le ciel s’est abattu sur le taxi. On ne l’attendait pas si tôt.

— Y’a un cas de coronavirus à Lagos, ai-je lancé au chauffeur, encore un peu endormie et dépitée du scénario de ma nuit
— Ah bon ? La maladie de Chine ? Vous êtes sûre ? Il y a des rumeurs tout le temps… mais rien de sûr.
— Si cette fois c’est sûr, c’est le ministère de la Santé nigérian qui vient de l’annoncer. Vous verrez, demain matin tout le monde va en parler.
— Ah. Mais ça va être terrible à Lagos…
— Oui, sûrement.

J’aurais pu ne rien dire. Ne pas l’inquiéter. A cette heure-ci, d’habitude, il doit récupérer des soulards du Quilox et des bars, rien de plus. J’aurais pu le laisser dans sa nuit et dans son ignorance, il l’aurait entendu assez tôt à la radio au petit matin. Mais j’avais besoin de partager la nouvelle. Moi aussi j’étais inquiète, moi aussi je me disais que ça allait être terrible, et moi aussi ma nuit avait été gâchée par le coup de fil de l’agence en pleine nuit. Y’avait pas de raison.

Pour moi, le coronavirus, c’était comme Ebola. Une maladie de Chine, de Wuhan, de chauve-souris ou de pangolin, une maladie « exotique » dont il faut se méfier. Un truc terriblement effrayant qu’on couvre avec l’orgueil post-colonial d’une journaliste occidentale, avec l’intime conviction que ce n’est pas vraiment pour nous. Qu’on s’en sortira toujours. Que ça n’impactera pas profondément nos vies, ni celles de nos familles. Qu’il y aura toujours des avions pour en sortir.

Je détestais d’ailleurs les médias d’être aussi obsédés avec ce truc. J’avais « 10 minutes » pour publier l’alerte. En plein milieu de la nuit. Je me détestais d’être obligée d’être le soldat de la terreur, l’oiseau de mauvaise augure. Lagos est ma ville, pas mon terrain de reportage.

Mercredi 22 avril 2020

Il y a une pluie d’éclairs ce soir.

Le ciel s’illumine à 180 degrés, tantôt à droite, tantôt à gauche. On ne voit que de la lumière, plus ou moins forte, derrière les nuages et l’humidité. Parfois, un éclair parvient à percer et à découper le ciel d’un rayon tranchant et parfaitement dessiné. Mais pas un bruit. Pas une détonation, c’est une foudre silencieuse.

Dans la rue, les musulmans prient sous la lumière d’un portail. Dans deux jours commence le Ramadan. Dans quatre jours, on sort officiellement de la quatrième semaine de confinement. Et les interrogations commencent à refaire surface pour savoir si oui ou non il sera prolongé. Savoir si le pays entrera en famine ou en phase épidémique.

Puis les lumières des éclairs commencent à diminuer d’intensité. Les éclairs s’éloignent peu à peu vers l’est. Vers l’océan Atlantique, vers Port Harcourt, ses criques, ses tropiques et ses plateformes pétrolières. Il n’y aura pas eu d’orage, finalement.

Samedi 25 avril 2020

Le ramadan a commencé cette nuit, et Manuwa est complètement vide.

Lagos n’a jamais été silencieuse. Jamais. Déjà, il y a le bourdonnement lancinant des générateurs à diesel. Un bruit constant, assourdissant, abrutissant qui peut durer des jours et des nuits entières, si l’approvisionnement en électricité public est rompu. C’est le bruit de basse de la ville, sur lequel vient s’agréger tout le reste.

Pendant la nuit, l’air conditionné siffle, ronronne. Puis, au petit matin, le chant du coq s’élève des quatre coins du quartier pour rappeler aux habitants de Lagos que la nuit est finie et que le labeur peut recommencer. On entend au loin l’appel à la prière de la grande mosquée de Lagos Island. Peu après, comme pour lui répondre, les premiers klaxons sur Awolowo Road commencent à retentir, jusqu’à former un tapis sonore strident. L’intensité des bruits de klaxons ira croissant au fil de la journée, proportionnellement à la montée de la colère et de la frustration des automobilistes exaspérés de passer leur troisième ou quatrième heure dans les bouchons. S’ajoutent aux klaxons les sirènes de voitures de sécurité, qui protègent les riches et les puissants. Sur les trottoirs, les vendeurs de Nescafé ou de lait sucré secouent leur cloche pour attirer les clients, les tailleurs passent de rue en rue, machine à coudre sur l’épaule, en faisant claquer leurs ciseaux. Les « charognards » de la ferraille tapent sur leur brouette métallique pour signaler leur présence et espèrent récupérer quelques déchets à recycler. La chaleur monte de minute en minute.

Viennent alors les cris. Les insultes, les bagarres, les négociations. Les bras se tendent vers le ciel, on fait semblant de se jeter des sorts. « God go punish you, you and your generation! » « Que Dieu te punisse ! » « Que la foudre tombe sur ta maison et la maison de toutes tes générations, toi, oui, toi avec une tête aussi vide qu’une noix de coco ! »

C’est à ce moment-là en général que les badauds interviennent. Chacun donne son avis et choisit son camp. Et ne sont plus deux, mais vingt personnes qui s’insultent désormais, se menacent, et bloquent le passage ou la rue.

Puis, d’un coup, les deux camps se taisent, et voilà que les deux interlocuteurs principaux, ennemis jurés il y a encore quelques minutes de cela, se serrent la main comme après avoir signé un contrat, se donnent une petite tape amicale dans le dos, rient aussi fort qu’ils se menaçaient deux minutes auparavant et chacun retourne vaquer à ses affaires. Ce n’était qu’une simple discussion.

Le weekend, dans les îles de Lagos, où le champagne et Hennessy-coca débordent des seaux à glace clignotants, les enceintes des boîtes de nuit crachent les mêmes beats, les mêmes refrains toute la nuit. On se marie, on danse. On s’enterre, on danse. On fête son anniversaire, son diplôme, son permis… On danse.

Le dimanche, quand les fêtes païennes sont terminées, les églises prennent le relais du bruit. Tous les dimanches matins, à partir de 8 heures, la voix du Seigneur remplit le ciel de Lagos, à coup de Amen et de Alleluia.

Ces dernières années, j’aurais donné n’importe quoi pour quelques minutes de silence.

Mais ce soir, les ciseaux, les klaxons et les fausses insultes me manquent terriblement.

Une réflexion sur “Lagos, Nigeria, par Sophie Bouillon

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