La chambre dehors, par Colombe Boncenne

Colombe Boncenne est écrivaine. Elle publiera à l’automne Vue mer, aux éditions Zoé.

Illustration : David Enon

J’ai entendu ce matin à la radio qu’une personne que l’on soupçonne être le patient zéro du Covid 19 en France avait été hospitalisée le 27 décembre.

Ma mère a passé sa dernière année de vie, 2019, à l’hôpital dans des services d’hématologie. Elle y était suivie pour une GVH aigue, une maladie de réaction à la greffe de moelle osseuse qu’elle avait reçue en août 2018 pour tenter de la sauver de la leucémie qu’on lui avait découverte en février de la même année.  Elle y est morte le 23 décembre.

Durant l’année 2019, les visites ont représenté, avec le tricot et la lecture, l’une des activités principales de ma mère. Pour ma part, j’essayais de lui rendre visite au moins trois fois par semaine – si tant est que je n’avais pas de signe de début de grippe, ni fréquenté d’enfant malade, ou d’aéroport. En hématologie, les patients sont souvent traités à l’aide de médicaments à l’effet immunodépresseur, autrement dit des traitements qui réduisent les défenses immunitaires du patient et rendent son organisme moins résistant aux bactéries et aux virus. Aller voir ma mère demandait donc d’être assuré de n’être porteur d’aucun agent infectieux. Avant d’entrer dans sa chambre, et selon son degré d’immunodépression (je n’ai jamais réussi à ne pas entendre le sens figuré, ou « freudien », du terme « dépression » dans « immunodépression » si bien que, lorsque ma mère ou un médecin me rapportait qu’elle était très « immunodéprimée », je m’inquiétais avant tout pour sa faiblesse morale et psychique, je me représentais une enfant triste et faible qu’il fallait réconforter), nous devions appliquer un protocole plus ou moins strict. Une affiche était collée sur la porte de la chambre, affublée d’un point vert, orange ou rouge, la couleur désignant le degré de protection à appliquer. Des dessins sommaires expliquaient ensuite les gestes à faire ou ne pas faire. À côté de la porte, un chariot haut offrait aux visiteurs le matériel nécessaire à sa préparation, masques (dans tous les cas), charlottes (orange, rouge), blouses (rouge), gants (rouge) et chaussons jetables (rouge), gel hydroalcoolique (dans tous les cas) et grands sacs poubelles où fourrer ses affaires encombrantes, sacs ou manteaux (dans tous les cas). Il nous était aussi demandé d’éviter les contacts physiques avec ma mère – ce que nous respections en cas de rouge seulement.

Pendant un an, nous avons passé un temps fou dans cette chambre, jusqu’à la dernière semaine de vie de ma mère, où nous avons habité dedans à tour de rôle. Ma mère s’est éteinte la nuit du 22 au 23 décembre, dans mes bras, sans aucune protection sanitaire.

Nous avons commencé à entendre parler du Coronavirus après la mort de ma mère me semble-t-il et de plus en plus en janvier, jusqu’au confinement que l’on sait. Aux premiers jours des mesures, ma première pensée fut pour ma mère – tant mieux qu’elle ne soit plus là, tant mieux qu’elle soit morte avant – et les services d’hématologie que je connaissais – comment vont-ils faire ?

J’ai reçu hier un document présentant les mesures à appliquer pour le retour des enfants à l’école, les dessins me rappellent ceux de l’affiche sur la porte de ma mère. Les instructions sont claires, et si on ne sait pas calculer un mètre, on peut ouvrir les bras. Aucun camarade ne doit dépasser l’espace crée par les bras ouverts. Après avoir lu le document, je suis sortie dans la ville, encore munie de mon attestation. J’ai observé les passants masqués et constaté que les distances physiques étaient aussi respectées dans les espaces publics, ouverts. On peut ouvrir les bras pour vérifier.

En rentrant chez moi, vers mon intérieur protégé, j’ai marché lentement, comme tous les autres d’ailleurs. Le titre du livre de Coetzee, L’homme ralenti, m’est revenu, et cependant que je cheminais ainsi parmi les autres fantômes vivants, j’ai eu le sentiment précis que le monde s’était renversé, qu’une réalité que j’avais connue et pratiquée pendant plus d’un an, dans l’intimité et la douleur de la maladie, s’était installée partout et avait recouvert l’extérieur de sa couverture en papier jetable, odeur tristesse et désinfectant.

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