Nos vies dans les boîtes, par Olivier Haralambon

Les pieds dans le paysage

Il y a bien cinq ou six ans qu’il a repeint les murs et installé les placards, le miroir, fixé l’écran au mur, cinq ou six ans que Sophie a choisi les tables de chevet assorties. Et pourtant le décor a changé. Maintenant il l’a incorporé. S’il y a une habitude qu’il aurait juré ne pas prendre, c’est bien celle de travailler au lit. Il trouvait l’idée vaguement dégradante.

Il paraît que le philosophe René Descartes écrivait au lit, il vient d’entendre ça comme par hasard. Enfin, Descartes ou pas Descartes, c’est arrivé comme ça.

Il y a bien le bureau, son bureau, il y tenait tant, au début. Le plateau de fausse loupe d’orme qu’il dépoussière en personne, spécialement ajouré pour laisser passer les câbles électriques entre deux rangées affrontées de poils de brosse, son fauteuil à roulettes, sa lampe « banquier » au pied de cuivre et interrupteur à chainette, le téléphone fixe et l’imprimante. Parachevant ce décor directorial, il avait ajouté des stores vénitiens noirs et une corbeille à papier. Mais Sophie n’a jamais cessé de moquer sa collection de DVD’s et ses vieilles VHS, dont les rayonnages couvrent le mur derrière lui. Alors, monsieur le directeur, je vois qu’on est cinéphile, dit-elle par exemple, toujours avec le même clin d’œil désignant le rayonnage du haut. À chaque fois, il le prend très mal. Et à chaque fois, il rumine sa colère pendant des heures, faisant la grimace et singeant intérieurement les inflexions de sa voix, gna-gna-gna, et prononçant à part lui de ces mots qui seraient irréparables à voix haute. Ça l’énerve tellement qu’il veut divorcer. Et puis il se calme.

De toute façon, vu les horaires qu’il se tapait à l’agence, il n’avait guère loisir de travailler à la maison. De fait il ne s’asseyait derrière son bureau, mains ouvertes sur les accoudoirs, que le soir venu pour échanger de bonnes plaisanteries en vidéo avec ses copains et se fâcher à mort avec les uns et les autres. On peut tout, on ne peut plus rien, dire.

Or, maintenant qu’il doit suivre ses dossiers, ce fichu bureau, intercalé entre la chambre et le salon, ne sert qu’à l’isoler des pièces où les enfants qui courent sur les murs à longueur de journée auraient raison de ses nerfs. C’est un État-tampon.

Car il a commencé par consulter ses mails, au lit, un matin où il avait tardé à se lever. Ça débuté comme ça. L’horloge biologique perturbée par la vie à l’ombre, peut-être. La vitamine D dans les talons. Il a vu l’heure sur l’écran de son téléphone, comment se faisait-il que les gosses dorment encore et pourquoi Sophie ne l’avait-elle pas réveillé, l’heure tardive et les notifications déjà nombreuses. D’un saut il s’est arraché aux draps et, nu, les couilles ballantes, il a prestement franchi la porte et récupéré son PC portable dans le bureau. Retombé sur son lit, il s’est empressé, il n’a pas même pris le temps d’ouvrir le volet, de répondre aux sollicitations les plus urgentes. Il s’est trouvé qu’il éprouvât un drôle de plaisir, presque physique, à répondre à ses supérieurs hiérarchiques et à ses clients (qui par les temps qui courent ne le regardent pas de moins haut) dans l’obscurité, la lumière de l’écran bleuissant la peau luisante de son ventre, et la broussaille sur son torse.

Les jours qui suivirent, il se leva à l’heure dite et, après avoir déjeuné avec les enfants et abandonné la table ravagée à Sophie, se rasa et s’habilla pour s’asseoir en majesté et à l’heure dite. Les cris et les coups contre les murs ne l’avaient pas encore découragé quand intervint la première visio-conférence. Ce jour-là il était beau et parfumé, tout sourire il avait lissé sa cravate avant d’ouvrir le navigateur. Mais alors qu’il saluait chacun des participants, il avait surpris le regard étonné de Madame Moigne, la responsable grands comptes, passant par-dessus son épaule et lui transperçant simultanément le cœur. Cette salope avait souri et esquissé un clin d’oeil à son endroit. Il avait perdu ses moyens et passé le reste de la conf’ call à se demander duquel de ses films préférés il devrait avoir honte.

De ce jour il n’a presque plus quitté le lit que pour déjeuner avec les enfants. Sitôt rasé il quitte son jogging et se recouche. Quand il replie son écran, il aperçoit ses pieds, postés au premier plan de son décor comme s’ils regardaient la mer, ses pieds dont il connaît désormais tous les orteils individuellement, dans leurs gauchissements et dissymétries les plus subtils.

Comme le logiciel installé par l’agence le flashe toutes les dix minutes pour s’assurer qu’il reste à son poste, devant le mur neutre, il enfile chemise et passe cravate. Irréprochable. Ni le président ni Madame Moigne ne savent rien, au revers de l’écran, de son sexe tranquillement étalé sur le drap, tel un animal de compagnie.

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