Nos vies dans les boîtes, par Olivier Haralambon

Whatever…

Un à un, lentement, elle replie les six vantaux du volet métallique, qui n’a jamais été remplacé depuis la construction de l’immeuble. Les charnières sont gavées de peinture et de pollens crasseux. Sous ses yeux, presque à portée de main, c’est la cime du marronnier qui s’agite.

Elle est heureuse, la nuit est à nouveau pleine d’odeurs, voici revenue l’époque où le monde sent fort, et pas seulement le pétrole ou la fumée. La saison où la forêt pue la vie, exhale ses muscs végétaux.

Elle pivote sur ses talons joints, une fois, puis deux. Prise de vue circulaire sur sa chambre de petite fille, sa chambre d’adolescente. Dix-neuf ans dans le corps et déjà sous les yeux ces strates sédimentaires empilées. Des poupées, des bijoux de plastique dans des boîtes à bijoux de plastique, un lecteur de CD qui ressemble à une bulle de chewing-gum, des livres d’histoires pour enfant et des romans aux tranches chamarrées, et puis le retable Katy Perry-Rihanna-Selena Gomez dans l’angle au-dessus du lit.

Dix-sept jours déjà qu’elle a laissé sa mansarde studieuse et les barres infectées du métro pour venir s’enfermer dans son quartier d’enfance, près de ses potes. À ce moment-là il était encore question de se voir, de s’apercevoir. Puis, en trois jours précisément, on est passé des apéros à la balade, du groupe au duo, on a marché chacun sur son trottoir, et on a fini par se terrer chez les parents.

La tenue des examens menace. Mais à minuit le poids de son avenir flou s’allège. Les cheveux enroulés dans une serviette de bain elle s’est penchée une heure ou deux sur ses cours, les joues pressées dans ses mains ouvertes, la tête pesant sur les coudes. Elle travaille ferme, elle sera diplômée, parce qu’elle veut mettre la main au vaste chantier des injustices et des dégueulasseries. Les femmes, les coups, les logements pourris et les chaussures percées, les enfants humiliés, les parents hébétés, la viande industrielle, elle examine avec circonspection ses colères naïves, mais…

Mais la télé gueulait dans la pièce adjacente. Le vieux pionçait d’un œil sur le canapé, les chaussettes croisées sur l’accoudoir, la tête versée sur le côté et le bras ballant au bout duquel une clope assoupie. Ambiance Hanouna et canettes vides. Elle a ramassé les restes de pizza et jeté les cartons tachés d’huile piquante. Elle a étalé une couverture sur le padre et éteint la télé.

Mais à peine était-elle à nouveau assise devant son droit que ça recommençait.

De guerre lasse, elle déroule son tapis de yoga, croise les jambes, redresse son dos et du bout des doigts enfonce ses petits écouteurs blancs. La voix familière dont elle ne connait pas les traits s’écoule doucement dans ses oreilles, et elle commence la séance de méditation qui, après les petits circuits de cross-fit, met fin à ses routines journalières. La lumière bleue, par soubresauts, se glisse sous la porte, elle ne parvient pas à suivre les instructions du gentil gourou.

Elle baisse les yeux sur son petit écran. Apple is the new God, ou Google — ou whatever, dit-elle.Dehors, la profondeur du monde. À tour de pouces elle y dissémine mots et images, messages et adresses. Vigie postée à la fenêtre de son smartphone, elle garde un œil sur le champ d’herbes hautes où nichent et qu’agitent les amours possibles.

La vraie famille est celle du cœur, elle sait ça : les amis pour foyer, les copains pour cousins. Pas l’inverse. Elle a mis le monde à l’endroit.

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